UNION
NATIONALE DES ASSOCIATIONS DE FAMILLES DE TRAUMATISES CRANIENS - U.N.A.F.T.C. 32, rue de la Colonie, 75013 PARIS
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Voici ce qui m’est arrivé. Je vous écris
ce que mon épouse m’a raconté, car moi je ne me souviens
de rien. Le 15 novembre 1993, en rentrant de chez moi avec mon camion,
je me suis arrêté à la sortie de Mèze. Il était
environ 19 heures. J’ai garé mon camion sur le bas-côté
de la chaussée. Nous pensons que j’allais téléphoner
car par la suite une carte de téléphone a été
trouvée sur le milieu de la route. Je descends donc quand une voiture
arrive à vive allure par l’arrière de la remorque
et me percute tout le côté droit : mon bras, mon genou, mon
pied, pour me faire pivoter sur moi-même et me tamponner le côté
gauche, mais « seulement » la tête.
Donc le côté gauche, mais quel côté,
la tête ! Le côté droit après quelques opérations
a pu, disons, fonctionner « normalement » ou presque si on
veut § Pour le côté gauche, un traumatisme crânien
grave avec douze jours de coma. J’étais entre la vie et la
mort. Je tenais en vie si on peut dire par un fil prêt à
casser. Maintenant la suite c’est moi qui la raconte.
« Ma nouvelle vie »
Je veux bien être toujours le même mais pour moi dans ma tête
je ne suis pas la même. Je suis un autre qui a pris ma place. Je
ne me reconnais pas. J’ai du mal et même j’évite
de me regarder dans une glace. Je ne me supporte pas. Je n’aime
pas cet homme qui a pris ma place. Je voudrais l’enlever, le faire
partir mais il est là tous les jours, et je souffre et je garde
ma souffrance pour moi-même. Quand je dis « je », c’est
le vrai Bernard, celui qui écrit, c’est l’autre qui
a pris sa place. Maintenant ce que j’ai dans ma tête, que
je vois plutôt, que j’ai vu au début de ma rentrée
à la maison. Je me vois allongé sur un lit tout blanc et
des dames en blanc sont en train de parler ensemble Et moi je suis tout
en haut sur le plafond et je me vois, je vois tout. Je suis donc en haut
et je me vois dans mon lit. Puis aussi je me vois assis sur un banc dans
un endroit que je ne connais pas. Un homme en noir est à ma gauche
et un homme en noir est à ma droite. Je demande à l’homme
de ma gauche : c’est l’heure, je pense partir. Et toujours
il me répond : non, il faut attendre. Alors j’attends. Je
ne me rappelle pas mon passé. Mes sœurs, j’en ai deux,
je ne m’en souviens pas, de mes parents non plus. Tout est flou.
Mon mariage, je vois mon mariage, mais c’est flou, je vois des silhouettes.
Mes enfants c’est pareil, je vois mes deux garçons, mais
je ne les reconnais pas. J’ai trois garçons, il paraît
que les deux premiers je les ai bien élevés. Le dernier
je n’y arrive pas, je ne sais pas comment il faut faire. Je suis
perdu. Comme je l’ai écrit, moi, ce n’est pas moi.
Je dois écrire mes mots dans ma tête avant de les dire. Il
me faut préparer ma phrase avant de la dire. Quand on me parle,
il me faut un long moment pour répondre car il me faut me repasser
ce que l’on m’a dit : moi je dis : il me faut repasser la
bande en arrière. Il y a des mots que ne comprends pas. Il faut
toujours parler doucement car je n’ai pas le temps de repasser ma
bande et je ne peux pas suivre. Je parle, je dois dire la phrase que j’ai
préparée, si on me coupe j’oublie la phrase. Il me
faut un moment pour la retrouver, quand je la retrouve. Je vais chercher
quelque chose dans ma maison, je ne pense qu’à ça
sinon j’oublie. Chez moi j’ai des papiers pour me rappeler
ce que j’ai à faire. Par exemple, la veille, sur ma table
je mets un papier : aujourd’hui on est (le jour), je dois faire
telle ou telle chose ou aller là ou là. Pour savoir si je
dois réveiller mon fils pour l’école, je mets le réveil.
Pas de réveil, pas d’école. Je ne supporte pas le
bruit. La télé, toujours doucement. Déjà que
j’ai mal à la tête, alors le bruit c’est trop.
Le mal de tête commence toujours devant sur le front et va vers
la gauche. Une porte qui claque, un bruit un peu fort me bloque. Une voiture
qui passe un peu vite, j’ai peur, mais c’est que je me bloque
et je tremble. Lorsque des personnes viennent chez moi, trop de monde
je ne supporte pas. Je m’éloigne. Il faut que je me repose
souvent, je sui très vite fatigué. Quand il y a trop de
personnes, je sors souvent au calme. Je ne peux quand même pas mettre
tout le monde dehors, alors c’est moi qui vais prendre un peu de
calme dehors et je reviens. Je ne peux pas me baisser la tête en
bas, par exemple pour lacer mes chaussures je lève le pied et je
me les lace en hauteur. Dans mon lit, j’ai trois coussins. Aller
chercher un objet sous la table, je ne peux pas. Je peux me baisser mais
après, le mal de tête arrive, alors j’évite.
Je rêve souvent d’un camion avec le chauffeur que je vois
dans le flou et un petit garçon. Je suppose que c’est mon
fils aîné car il paraît que le prenais souvent pendant
les vacances scolaires.
Voilà, alors que faire ?
On me dit que je sui le même, je veux bien le croire. Mais pour
moi je suis mort et je suis un autre et celui qui écrit a pris
ma place. J’arrive là, je ne sis pas d’où j’ai
une épouse, des enfants, des sœurs qui m’aiment et
que je découvre. Moi je dis souvent que j’arrive d’une
autre planète. Je suis bien content que l’on m’aime,
mais je ne le mérite pas, je n’ai rien fait pour cela. Je
me retrouve dans la peau d’un enfant à qui on doit tout apprendre
et qui découvre la vie. Tout au début, à ma rentrée
à la maison, après être sorti de mon coma, mon épouse
s’est occupée de moi. Elle me lavait, me faisait manger,
j’étais une épave. Elle s’est très bien
occupée de moi. Moi je ne savait pas qui c’était.
Pour moi c’était une dame qui s’occupait de moi. Elle
m’a appris et encore elle m’apprend. Même la vie de
couple que j’ai découverte, je ne la connaissais pas. Bien
sûr il a fallu du temps, mais elle a été et elle est
toujours patiente. Je ne suis pas dans un fauteuil roulant, je respecte
beaucoup ces personnes-là qui souffrent énormément.
Mais moi on ne voit rien et je souffre autant. Il est sûr que j’ai
oublié des choses à dire encore. Je pense que ce qui me
donne du courage à continuer ma nouvelle vie c’est mon entourage
qui m’aime. Par moments j’ai envie de tout laisser, de disparaître.
Mais je ne peux pas expliquer cette force qui me reste.
Je suis très mal aussi car l’assurance de la voiture qui
m’a accidenté n’a pas reconnu le mal que j’ai.
Peut-être aurait-il fallu que je n’aie plus la jambe ou le
bras pour que ma souffrance soit reconnue ? Peut-être ce qui me
fait tenir aussi, ce sont des personnes du service-médical qui
s’occupent de moi, qui me suivent et me comprennent.
Bernard, « ex » Monsieur, «ex » chauffeur
routier.