UNION NATIONALE DES ASSOCIATIONS DE FAMILLES DE TRAUMATISES CRANIENS - U.N.A.F.T.C.
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« Je suis un autre qui a pris ma place »


Voici ce qui m’est arrivé. Je vous écris ce que mon épouse m’a raconté, car moi je ne me souviens de rien. Le 15 novembre 1993, en rentrant de chez moi avec mon camion, je me suis arrêté à la sortie de Mèze. Il était environ 19 heures. J’ai garé mon camion sur le bas-côté de la chaussée. Nous pensons que j’allais téléphoner car par la suite une carte de téléphone a été trouvée sur le milieu de la route. Je descends donc quand une voiture arrive à vive allure par l’arrière de la remorque et me percute tout le côté droit : mon bras, mon genou, mon pied, pour me faire pivoter sur moi-même et me tamponner le côté gauche, mais « seulement » la tête.

Donc le côté gauche, mais quel côté, la tête ! Le côté droit après quelques opérations a pu, disons, fonctionner « normalement » ou presque si on veut § Pour le côté gauche, un traumatisme crânien grave avec douze jours de coma. J’étais entre la vie et la mort. Je tenais en vie si on peut dire par un fil prêt à casser. Maintenant la suite c’est moi qui la raconte.

« Ma nouvelle vie »
Je veux bien être toujours le même mais pour moi dans ma tête je ne suis pas la même. Je suis un autre qui a pris ma place. Je ne me reconnais pas. J’ai du mal et même j’évite de me regarder dans une glace. Je ne me supporte pas. Je n’aime pas cet homme qui a pris ma place. Je voudrais l’enlever, le faire partir mais il est là tous les jours, et je souffre et je garde ma souffrance pour moi-même. Quand je dis « je », c’est le vrai Bernard, celui qui écrit, c’est l’autre qui a pris sa place. Maintenant ce que j’ai dans ma tête, que je vois plutôt, que j’ai vu au début de ma rentrée à la maison. Je me vois allongé sur un lit tout blanc et des dames en blanc sont en train de parler ensemble Et moi je suis tout en haut sur le plafond et je me vois, je vois tout. Je suis donc en haut et je me vois dans mon lit. Puis aussi je me vois assis sur un banc dans un endroit que je ne connais pas. Un homme en noir est à ma gauche et un homme en noir est à ma droite. Je demande à l’homme de ma gauche : c’est l’heure, je pense partir. Et toujours il me répond : non, il faut attendre. Alors j’attends. Je ne me rappelle pas mon passé. Mes sœurs, j’en ai deux, je ne m’en souviens pas, de mes parents non plus. Tout est flou. Mon mariage, je vois mon mariage, mais c’est flou, je vois des silhouettes. Mes enfants c’est pareil, je vois mes deux garçons, mais je ne les reconnais pas. J’ai trois garçons, il paraît que les deux premiers je les ai bien élevés. Le dernier je n’y arrive pas, je ne sais pas comment il faut faire. Je suis perdu. Comme je l’ai écrit, moi, ce n’est pas moi. Je dois écrire mes mots dans ma tête avant de les dire. Il me faut préparer ma phrase avant de la dire. Quand on me parle, il me faut un long moment pour répondre car il me faut me repasser ce que l’on m’a dit : moi je dis : il me faut repasser la bande en arrière. Il y a des mots que ne comprends pas. Il faut toujours parler doucement car je n’ai pas le temps de repasser ma bande et je ne peux pas suivre. Je parle, je dois dire la phrase que j’ai préparée, si on me coupe j’oublie la phrase. Il me faut un moment pour la retrouver, quand je la retrouve. Je vais chercher quelque chose dans ma maison, je ne pense qu’à ça sinon j’oublie. Chez moi j’ai des papiers pour me rappeler ce que j’ai à faire. Par exemple, la veille, sur ma table je mets un papier : aujourd’hui on est (le jour), je dois faire telle ou telle chose ou aller là ou là. Pour savoir si je dois réveiller mon fils pour l’école, je mets le réveil. Pas de réveil, pas d’école. Je ne supporte pas le bruit. La télé, toujours doucement. Déjà que j’ai mal à la tête, alors le bruit c’est trop. Le mal de tête commence toujours devant sur le front et va vers la gauche. Une porte qui claque, un bruit un peu fort me bloque. Une voiture qui passe un peu vite, j’ai peur, mais c’est que je me bloque et je tremble. Lorsque des personnes viennent chez moi, trop de monde je ne supporte pas. Je m’éloigne. Il faut que je me repose souvent, je sui très vite fatigué. Quand il y a trop de personnes, je sors souvent au calme. Je ne peux quand même pas mettre tout le monde dehors, alors c’est moi qui vais prendre un peu de calme dehors et je reviens. Je ne peux pas me baisser la tête en bas, par exemple pour lacer mes chaussures je lève le pied et je me les lace en hauteur. Dans mon lit, j’ai trois coussins. Aller chercher un objet sous la table, je ne peux pas. Je peux me baisser mais après, le mal de tête arrive, alors j’évite. Je rêve souvent d’un camion avec le chauffeur que je vois dans le flou et un petit garçon. Je suppose que c’est mon fils aîné car il paraît que le prenais souvent pendant les vacances scolaires.

Voilà, alors que faire ?
On me dit que je sui le même, je veux bien le croire. Mais pour moi je suis mort et je suis un autre et celui qui écrit a pris ma place. J’arrive là, je ne sis pas d’où j’ai une épouse, des enfants, des sœurs qui m’aiment et que je découvre. Moi je dis souvent que j’arrive d’une autre planète. Je suis bien content que l’on m’aime, mais je ne le mérite pas, je n’ai rien fait pour cela. Je me retrouve dans la peau d’un enfant à qui on doit tout apprendre et qui découvre la vie. Tout au début, à ma rentrée à la maison, après être sorti de mon coma, mon épouse s’est occupée de moi. Elle me lavait, me faisait manger, j’étais une épave. Elle s’est très bien occupée de moi. Moi je ne savait pas qui c’était. Pour moi c’était une dame qui s’occupait de moi. Elle m’a appris et encore elle m’apprend. Même la vie de couple que j’ai découverte, je ne la connaissais pas. Bien sûr il a fallu du temps, mais elle a été et elle est toujours patiente. Je ne suis pas dans un fauteuil roulant, je respecte beaucoup ces personnes-là qui souffrent énormément. Mais moi on ne voit rien et je souffre autant. Il est sûr que j’ai oublié des choses à dire encore. Je pense que ce qui me donne du courage à continuer ma nouvelle vie c’est mon entourage qui m’aime. Par moments j’ai envie de tout laisser, de disparaître. Mais je ne peux pas expliquer cette force qui me reste.

Je suis très mal aussi car l’assurance de la voiture qui m’a accidenté n’a pas reconnu le mal que j’ai. Peut-être aurait-il fallu que je n’aie plus la jambe ou le bras pour que ma souffrance soit reconnue ? Peut-être ce qui me fait tenir aussi, ce sont des personnes du service-médical qui s’occupent de moi, qui me suivent et me comprennent.

Bernard, « ex » Monsieur, «ex » chauffeur routier.

 

 
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